Editorial du 24 au 31 mars

lundi 27 mars 2017 par Radio-Grésivaudan

Ajouterai-je au paysage déplorable, au climat délétère du moment, mon propre désenchantement ? Si je suivais ma pente de l’instant peut-être sacrifierais-je à la facilité de l’amertume. Mais la découverte d’un reportage où François Fillon est confronté à quelques infirmières et aides-soignantes m’amène à réagir devant tant de morgue et d’indifférence compassée. Et je voudrais saisir cette occasion pour rendre hommage à ces femmes dont le dévouement et le professionnalisme inspirent respect et admiration. Et je sais de quoi je parle pour avoir été entre leurs mains, au sens propre du terme.
Relevant d’une opération pulmonaire très lourde- cinq heures- ayant entraîné, suivant le protocole, la pose d’une sonde urinaire, j’ai été très traumatisé par l’introduction de celle-ci, avec douleurs atroces et spasmes divers, ce qui justifia des soins post-trauma confiés à une équipe de 3 infirmières et aides-soignantes La première fois elles étaient accompagnées d’un jeune interne dont la verve carabine m’étonna en même temps qu’elle m’inquiéta dans l’attente où j’étais de sérieux et de professionnel. « où ça vous brûle ? Au méat ? C’est normal, c’est le méat culpa ! »s’esclaffa-t-il. Puis il quitta la chambre laissant aux trois femmes le soin d’entamer le process de nettoyage et de désinfection de la zone concernée.
Travailler sur une oreille, un mollet ou un gros orteil réclament bien sûr toute l’attention de l’intervenant. Mais quand il s’agit d’intervenir sur un pénis, c’est une autre affaire et même le profane se rend bien compte qu’on aborde là un univers plus complexe, presque ontologique . Car la chose, l’objet des soins, touche au plus profond de l’être, à l’intime même. Or l’objet est au plus mal, et son aspect dérouterait le plus averti. Tout mou, voire ratatiné, il inquiète, je le vois bien, la responsable de l’équipe dont c’est la première intervention en zone sensible. Par où le prendre ?Mais- et c’est là le miracle- soudain tout s’organise et les trois mains prennent l’affaire en charge, dans un ballet de doigts (trente à elles trois) inoubliable. Le professionnalisme est évident, car malgré la délicatesse des gestes , cela n’empêche pas la plus jeune des trois femmes de raconter son week-end chez sa mère à Paimpol en même temps qu’elle me soulève délicatement les bourses qu’elle caresse d’un tampon désinfectant fabriqué par Bayer.
Tout est parfaitement dominé et la verge retrouve peu à peu un aspect plus présentable, entourée qu’elle est de soins précis et bien conduits. Sur ordre de la chef d’équipe c’est à la jeune africaine, étudiante de deuxième année d’école d’infirmières, qu’il appartient de procéder au décalottage. Moment important où l’on assiste à cette opération délicate qui doit ménager le méat et permettre d’en désinfecter la moindre parcelle. Avec le recul, je me demande s’il existe des moments aussi forts que celui où deux cultures se rejoignent ainsi autour de ce qui peut être considéré comme un symbole, comme un totem dressé face à l’ignorance et à la cruauté du monde. Le pénis martyrisé puis réconforté, comme représentation de l’humanité, de la sollicitude , quelle plus belle image ?
« Ça va, Monsieur ? C’est bientôt fini. On va faire le poupon ». Jamais je n’oublierai ce moment rare où tout concourt à l’apaisement en même temps qu’à l’embellissement de l’objet des soins. Trois mains sont nécessaires à la confection du poupon. L’une allonge au maximum ce qui doit être la zone d’accueil du pansement, une autre assure le maintien à sa base et c’est miracle que d’observer la dextérité de la troisième qui procède à l’enroulement d’une gaze ouatée du meilleur effet pour ceux qui sont sensibles à certaines propositions de l’art contemporain. Et c’est chose émouvante que de se retrouver avec , entre les jambes, ce cocon , ce poupon comme elles disent, témoignage d’une compétence rare et exemplaire , à l’opposé du pénélopisme qui s’affiche dans les gazettes.
Voilà. Des femmes rares, engagées, qui sont le moteur de l’hôpital, mal payées, accablées de travail et qu’un prétendant au poste suprême survole de sa morgue. La honte. Il fallait que je le dise. Honneur à elles. Toujours mon pénis et moi nous nous souviendrons.

MA

5 germinal 225