Big Brother Awards

vendredi 27 mars 2009 par Radio-Grésivaudan

Big Brother Awards. Les surveillants surveillés aux éditions Zones

les auteurs :
Ce volume a été rédigé par cinq auteurs des BBA : Jean-Pierre Garnier, sociologue, auteur, spécialisé dans l’analyse de la dimension spatiale de la domination capitaliste, Anne-Lise Martenot, réalisatrice, membre de « Souriez, vous êtes filmé(e)s ! », Jean-Marc Manach, journaliste, Jérôme Thorel, journaliste et membre de l’Advisory Board de Privacy International, et Christine Treguier, journaliste et auteur spécialisée dans les outils et fichiers de contrôle et la propriété intellectuelle.
Le collectif des Big Brother Awards fait partie du réseau Privacy International, une fédération d’ONG de défense des libertés publiques présente dans une quinzaine de pays.

le livre :
Pour présenter ce livre, le plus simple est de vous proposer des extraits de la préface, plus parlant que n’importe quelles proses.
PRÉFACE ( extraits)
Par Maurice Rajsfusnote
En 2006, j’étais cité comme témoin par la défense de faucheurs d’OGM qui étaient poursuivis pour « refus de prélèvement d’ADN », lors d’un procès à Orléans. Le président me donne la parole en lançant : « Qui représentez-vous ? » Je réponds que je suis président de l’Observatoire des libertés publiques. « Oui, mais encore ? » « Je dois dire que j’ai une grande expérience du fichage. J’ai dû être fiché pour la première fois à l’âge de douze ans. » « Quand était-ce ? » « C’était en octobre 1940. » Le président n’a rien dit. « Mais, deux ans après, j’ai été décoré par ça… » Et puis j’ai sorti de ma poche l’étoile jaune que la police française m’avait attribuée.
Personne ne peut savoir comment un fichier, créé pour telle ou telle raison, évoluera au gré des lois, si bien que son objet est très vite détourné. Lorsqu’on a voté la création du fichier génétique, sous le règne d’Élisabeth Guigou en 1998, c’était soi-disant pour traquer les délinquants sexuels dangereux. Et on s’est aperçu plus tard que la loi a évolué pour concerner des petits délits, notamment suite à la loi Sarkozy de 2003. Tout cela me fait penser à Raymond Marcellin qui, fraîchement nommé ministre de l’Intérieur le 31 mai 1968, fit dissoudre une dizaine de mouvements d’extrême gauche en utilisant la loi de janvier 1936 contre les « ligues armées »...
Un autre aspect de la société de contrôle qui traverse les époques est l’importance du langage, ou plutôt du « langage codé » – ce que George Orwell surnommait la « novlangue ». Il y a soixante-sept ans, dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, les Juifs étrangers étaient « hébergés » ! Et les déportés étaient appelés « évacués » : sur les lettres qu’on a retrouvées dans les archives du camp de Drancy, il y avait la mention « EV » qui voulait dire la même chose en français et en allemand. La chasse actuelle aux sans-papiers emploie le même type de vocabulaire codé : on parle de « reconduits » ou d’« éloignés » pour les expulsés, de « retenus » au lieu d’« incarcérés ». La loi actuelle sur la rétention administrative indique que le « retenu » peut prétendre à une « prestation hôtelière ». Les voilà à nouveau « hébergés » dans le langage de l’administration ! Le fait que les journalistes d’une grande chaîne de télévision publique reprennent ce même langage codé pour justifier la politique d’immigration du gouvernement est très choquant...

La lecture de ce premier rapport annuel des Big Brother Awards France vous laissera peut-être l’impression que la société dans laquelle nous vivons est bien pire que celle imaginée dans le 1984 de George Orwell. Ce ne sera pas une fausse impression. Ce livre, je l’ai découvert assez tard, dans les années 1960 ; je l’ai lu et relu, et plus tard j’achetai tous les exemplaires de poche que je trouvais pour les offrir à des amis… Aujourd’hui, nous ne vivons pas exactement dans ce qu’on peut appeler un « État policier » car on peut encore se révolter et dire haut et fort ce qu’on a sur le cœur. C’est plus subtil. S’est imposée plutôt une « société policière », dans le sens où cela implique l’acceptation du citoyen d’être sujet au contrôle permanent de ses faits, gestes et opinions. Je pense que 1984 est en soi complémentaire avec ce que décrit Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Ensemble ces deux visions décrivent une situation bien plus proche de notre société actuelle...
On marginalise, on enferme, on expulse. Il n’y a plus d’âge pour devenir justiciable, et le taux d’occupation des prisons explose. Dans cette surenchère sécuritaire, c’est à qui s’appliquera avec le plus de zèle à grignoter des libertés qui ne seront plus bientôt que formelles. Certains, néanmoins, s’évertuent plus que d’autres dans ce sens, et c’est à ce titre qu’ils peuvent se retrouver parmi les lauréats distingués par le jury des Big Brothers Awards.
Il n’en reste pas moins que ces promoteurs d’un totalitarisme new look n’agissent pas seuls car ils ont partie liée avec les prédateurs insatiables d’un capitalisme redevenu sauvage faute de contrepoids politique. Pour juguler les révoltes que celui-ci suscite déjà et qui ne manqueront pas de se multiplier, il n’est plus, pour les uns comme les autres, qu’un seul recours : instaurer un état d’exception permanent et une surveillance généralisée.

Pour en savoir plus ou lire en ligne : http://www.editions-zones.fr